Rio de Janeiro endosse sa tenue olympique


Un article de Jacques Denis dans Le Monde Diplomatique

http://www.monde-diplomatique.fr/2013/01/DENIS/48633

« Laissez rugir l’esprit animal du secteur privé », conseillait récemment l’hebdomadaire britannique « The Economist » à la présidente brésilienne Dilma Rousseff, confrontée à un ralentissement de la croissance dans son pays. Il est un domaine où résonnent déjà les feulements des investisseurs : celui de l’immobilier à Rio de Janeiro, un secteur dopé par la préparation d’événements sportifs planétaires.
par Jacques Denis, janvier 2013
Début septembre. C’est la grand-messe du Brésil cathodique : chaque soir, le pays vibre aux rebondissements d’« Avenida Brasil », la telenovela qui oppose depuis six mois la brune Rita à sa belle-mère, la blonde Carminha. L’une a grandi dans la zone périphérique populaire de Rio, abandonnée par l’autre qui a vendu la maison du père, mort sur l’avenue du Brésil, symbole de ce pays à deux vitesses. Derrière cette intrigue des plus basiques se trame une tout autre histoire : « C’est la préparation psychologique d’une partie de la population, les classes moyennes des beaux quartiers de la zone Sud, au fait qu’elles vont bientôt devoir déménager dans la zone Nord », analyse Eduardo Granja Coutinho, professeur en sciences de la communication à l’Université fédérale de Rio. A l’en croire, un phénomène de société télévisuel peut donc en cacher un autre, moins virtuel : la flambée des prix qui fait de Rio un immense Monopoly. Une des chansons-phares de la série ne s’intitule-t-elle pas Meu Lugar, mon logement ?

Se loger, c’est le sujet du moment. A la plage, dans le bus, dans les dîners, on n’entend parler que de ça. Depuis plusieurs années, la fièvre spéculative a peu à peu fait grimper les prix et, du coup, la pression sur les Cariocas (les habitants de Rio), qui consacrent désormais une large part de leur budget à ce poste. Entre janvier 2008 et juillet 2012, la ville a connu une hausse des prix de 380 % à la vente et de 108 % à la location. Faute de moyens, certains songent même à déménager dans des quartiers où ils ne mettaient jamais les pieds auparavant : des favelas que les autorités ont entrepris de méthodiquement « pacifier » (lire Pacification musclée) — et ce avec d’autant plus de vigueur qu’il faut préparer la Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux olympiques de 2016, deux événements qu’accueillera Rio.

Les DJ branchés ont remplacé les bals funk

Vidigal, un morro (colline) bien connu de tout Carioca puisque situé face à l’océan, dans la continuité des quartiers huppés de Leblon et d’Ipanema. Le 13 novembre 2011, les unités de police de pacification (UPP) ont pris possession des lieux. Depuis, la donne a changé. Il y a encore un an, les gamins se baladaient avec de gros calibres ; aujourd’hui, on ne cesse de croiser des policiers sur l’Estrada do Tambà, l’artère principale et l’unique voie d’accès à cet enchevêtrement de lacets bitumés, de venelles de briques et de vrac. Ce n’est pas le seul changement visible : « Le ramassage des poubelles fonctionne, l’électricité aussi, et il y a même un guichet automatique de banque en trois langues… Les services publics sont de retour », constate le capitaine Fabio, responsable de l’UPP locale. Et, à voir les panneaux qui annoncent démolitions et travaux, d’autres bouleversements s’annoncent dans cette fièvre d’expansion immobilière.

A l’association des habitants du quartier, on se félicite de ce retour à l’ordre. Mais le président Sebastião Alleluia évoque d’autres dangers : « Nous basculons dans une réalité nouvelle, puisque nos terrains sont désormais convoités par des investisseurs. La pression est devenue immobilière, et la spéculation notre réalité. Ce n’est qu’un début : on voit débarquer des Brésiliens et surtout des étrangers poussés par la crise européenne et attirés par le potentiel de nos quartiers. Un appartement en duplex situé dans le bas Vidigal, qui était estimé à 50 000 reals [environ 18 000 euros] voici un an, se négocie aujourd’hui à 250 000 reals ! » Une enquête de la Fondation Getúlio Vargas indique que la hausse des loyers était supérieure de 6,8 % à celle des autres quartiers de Rio, dès la première année de la pacification.

Vidigal, c’est le dernier lieu à la mode, un peu comme le fut le morro Santa Teresa au début des années « Lula » (2003-2011) : un quartier populaire désormais peuplé d’artistes venus du monde entier, de villas surprotégées, de pousadas (des maisons d’hôte assimilées à des hôtels) estampillées qualité durable et de restaurants branchés. Moins d’un an après la pacification, la favela où il ne faisait pas bon traîner accueille les fils et filles de bonne famille qui viennent s’encanailler. Ils y organisent par exemple leurs soirées « Luv ». Le terme (proche de love, « amour » en anglais) laisse deviner le programme de ces rendez-vous de noctambules clubbeurs : des DJ branchés font vibrer les enceintes dans des lieux investis pour l’occasion, et tout le monde se presse au portillon. Rien à voir avec les bailes (bals) funk d’avant la pacification, où la jeunesse dorée n’osait s’aventurer. Aujourd’hui, c’est l’inverse : l’entrée tarifée — jusqu’à 80 reals, environ 30 euros (soit un septième du salaire minimum mensuel)— est rédhibitoire pour les bourses les moins garnies.

Le metteur en scène Guti Fraga, directeur de l’association Nós do Morro (littéralement, « Nous de la colline »), qu’il a implantée en 1986 sur cette butte pour y développer un projet d’intégration par la culture, a lui aussi connu ces années où cohabitaient le quartier, reconnaissable à sa voirie et à ses habitations légales et authentifié comme tel par la municipalité, et la favela, zone « hors cadastre » dont les plaques rouges ont peu à peu grignoté le vert du morro. A côté de Leblon, la favela Praia de Pinto fut incendiée en 1969 pour expulser les quelque vingt mille pauvres qui y vivaient, relogés dans des complexes de logements sociaux comme la sinistre Cidade de Deus (« Cité de Dieu »).

A Vidigal, la menace est de retour, et son cheval de Troie se nomme pacification. Et Fraga de désigner le restaurant français qui doit ouvrir ici prochainement : « Est-ce que ce sera pour les gens d’ici ? » Le projet d’hôtel cinq étoiles « accueillera-t-il les gens du Nordeste [la région pauvre d’où est originaire la majorité des habitants de Vidigal] » ? Et l’auberge de jeunesse, située au sommet et tenue par un Autrichien, « est-elle destinée aux gens d’Alemão [la grande favela à plus d’une heure de route] qui veulent aller à la plage le week-end » ? Comme le confie un capitaine de police, « Vidigal est devenu une attraction touristique où les Européens viennent prendre de jolies photos ». Ou investir pour de bon dans ce terrain dont la cote est à la hausse…

Quand l’homme le plus riche du pays finance directement la police

« A Rio, plus de deux millions de personnes vivent dans plus de neuf cents favelas : tout cela constitue une bonne affaire pour celui qui est prêt à l’aventure, qui a la capacité d’anticiper le changement structurel d’une ville en pleine mutation », observe Luiz César Queiroz Ribeiro, directeur de l’Institut de recherche et de planification urbaine et régionale (Ippur) de l’Observatoire des métropoles. Son laboratoire universitaire s’est intéressé aux enjeux de la propriété foncière à Rio, un cas d’école pour un pays où beaucoup, riches ou pauvres, se sont logés sans base légale, au gré de la spoliation (un riche accapare un terrain par la force) ou des invasions (des pauvres envahissent un espace par le nombre). « Le Brésil, c’est l’actuelle “bola da vez” [balle de match]. Toute cette spéculation immobilière qui se déplace dans le monde, du Sud-Est asiatique à l’Espagne, s’installe aujourd’hui ici. »

L’économie — qui semble stable comparée à la tempête que traverse l’Europe — attire d’autant plus les investisseurs que l’immobilier demeure bon marché. « Depuis 2005, poursuit Queiroz Ribeiro, ce mouvement de fond se met en place en s’appuyant sur le tourisme et la perspective de mégaévénements comme la Coupe du monde et les Jeux olympiques. Dans un tel contexte, classique, de spéculation urbaine, contrôler le territoire, c’est aussi donner des gages au capital. Il faut donc régulariser et réguler l’occupation des sols. » L’enjeu principal ? « Permettre au marché d’accéder à ces zones informelles, et donc établir les bases juridiques de la propriété foncière. » Ou, pour le dire autrement, moderniser le pays pour permettre aux investisseurs de mieux s’y épanouir.

Ainsi, pour favoriser de futures transactions, les autorités ont mis en place un programme de régularisation foncière dans ces favelas que le cadastre ignorait depuis une loi de 1937 (abrogée en 1984, sans que la situation des terrains ne soit vraiment clarifiée). L’hebdomadaire Veja (1) daté du 4 juillet 2012 se réjouissait ainsi que, « dans un rayon de cinq cents mètres autour de l’UPP de Vidigal, les prix [aient] augmenté de 28 % de plus que dans le reste de la ville ». Il est déjà de plus en plus difficile pour les Cariocas de la classe B (2), pourtant aisés, de s’installer dans le quartier de Leblon, juste à côté.

« Longtemps, les favelas ont été considérées comme des aires provisoires. Il était admis qu’elles devraient disparaître avec le développement. Mais comme celui-ci a tardé à venir, le gouvernement a décidé tantôt de les éliminer, tantôt de les laisser pousser ici et là. » M. Sergio Magalhaes, directeur du service des logements de la ville de 1993 à 2000 et actuel président de l’Institut des architectes, fut à l’initiative du programme Favela Bairro, souvent cité en exemple, qui concernait cent cinquante-cinq favelas. « En 1993, trois, quatre générations avaient grandi sur ces terrains : la situation n’était clairement plus transitoire. Il fallait reconnaître cet état de fait et faire des favelas de vrais quartiers. »

Après avoir favorisé le déplacement des populations en périphérie — entre 1962 et 1974, plus de cent quarante mille habitants furent envoyés en périphérie, et quatre-vingts favelas rasées à Rio —, les pouvoirs publics envisagent enfin de construire un avenir sur place, en tenant compte de l’histoire et de l’avis des habitants. La Banque interaméricaine de développement (BID) y consacrera 600 millions de dollars, auxquels s’ajouteront 250 millions du gouvernement fédéral et une aide de la ville.

Vingt ans après cette première tentative de réorganisation, suivie d’autres programmes (Bair-rinho, Morar Legal, ou encore Novas Alternativas), des associations et des particuliers ont engagé des démarches pour obtenir des titres de propriété officiels. Plus de deux cents titres auraient été délivrés, en attendant les milliers d’autres — Combien exactement ?, nul ne le sait, puisque nul ne sait combien de gens vivent là. Vingt mille, quarante mille, soixante mille habitants ? A chacun ses chiffres. Le dénommé Roque fait partie du nombre, depuis 1976. Ce natif de Bahia se réjouit de l’intérêt croissant des gringos (les étrangers venus du « Nord »), source de profit : une voisine a multiplié par cinq sa mise de départ. Pour autant, pas question pour lui de céder sa maison, un sommaire deux-pièces construit de ses mains en 1995. Le septuagénaire fait valoir son droit du sol — entendre un sentiment d’appartenance à une communauté qui n’a pas de prix. « A l’époque, j’avais eu un reçu de la part de l’association des habitants. Aujourd’hui, j’attends le titre de propriété officiel. Ça donnera un peu d’argent à mes enfants quand je mourrai, mais je ne veux pas quitter mon quartier ; c’est ma vie. »

Cette régularisation est aussi synonyme d’intégration idéologique de ces zones morcelées, autrefois régies par d’autres lois foncières, bâties par les habitants eux-mêmes. Le sociologue Jailson de Souza e Silva, tête pensante de l’Observatoire des favelas, y décèle la « base d’une gentrification ». « Beaucoup sont tentés de vendre des biens qui ont désormais une vraie valeur. Je soutiens que la dernière chose à donner aux habitants des favelas est un titre de propriété. » Pour lui, posséder un titre officiel, c’est accéder à la possibilité de le céder, et donc de faire, à son tour, le jeu du « marché ». « Eike Batista, l’homme le plus riche du Brésil, qui a investi à titre gracieux des millions dans les équipements de l’UPP, est propriétaire de grands groupes immobiliers. Il a tout intérêt à financer cette politique, dont il aura les dividendes dans un second temps, en accaparant une partie de ces territoires. » Pour de Souza e Silva, la solution est ailleurs, hors des logiques spéculatives…

Faire de la capitale de la bossa nova une vitrine commerciale

Ce n’est pas le point de vue du maire, M. Eduardo Paes, qui a été réélu dès le premier tour, le 7 octobre 2012, avec près de 65 % des voix. Un plébiscite pour ce centriste qui, outre l’appui du Parti des travailleurs, a bénéficié du vote des favelas, fort d’un bilan tout à sa gloire : il restera le maire de la pacification et l’artisan des grands chantiers urbanistiques, dont l’exemplaire projet Porto Maravilha, qui vise à transformer tout le quartier portuaire, non loin du centre historique longtemps déconseillé la nuit, en une gigantesque zone commerciale et touristique, avec des habitations rénovées et des ateliers d’artistes. Et sa prochaine mandature se terminera en beauté avec les Jeux olympiques, qui devraient parachever le retour sur le devant de la scène internationale de l’ex-capitale, détrônée par le dynamisme économique de São Paulo.

Centre de service et pôle naval majeur, notamment avec le pétrole, Rio, plus que toute autre ville, incarne l’identité brésilienne aux yeux du monde entier. Une vision que vient confirmer le classement par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), en juillet 2012, de la « cité merveilleuse » au patrimoine de l’humanité. « Rio va devenir la vitrine commerciale du marketing brésilien, prédit M. Queiroz Ribeiro. Ce sera la carte de visite du pays. » Depuis 2011, au sortir de l’aéroport, un grand mur antibruit permet ainsi de cacher la misère sur l’avenue du Brésil.

Jacques Denis
Journaliste.

(1) Lire Carla Luciana Silva, « “Veja”, le magazine qui compte au Brésil », Le Monde diplomatique, décembre 2012.

(2) La statistique brésilienne divise la société en cinq classes : A (dont les revenus dépassent trente fois le salaire minimum), B (de quinze à trente), C (de six à quinze), D (de deux à six) et E (jusqu’à deux).

Destructions abusives de favelas, le visage caché de la Coupe du Monde de foot 2014 et des JO 2016


Cet aspect de la préparation des deux évènements sportifs mondiaux que sont la Coupe du Monde de Football et les Jeux Olympiques est très largement passé sous silence. Les médias brésiliens s’y intéressent très peu, laissant ainsi libre court aux pouvoirs publics d’expulser abusivement des milliers d’habitants pour les reloger dans la banlieue lointaine de Rio de Janeiro.

Les favelas de Rio de Janeiro sont considérées par les pouvoirs publics comme des réserves foncières qu’ils mobilisent activement aujourd’hui afin d’y réaliser une multitude d’aménagements urbains pour préparer la ville à accueillir ces évènements sportifs. La favela Metro est ainsi passée sous le bulldozer afin de réaliser un parking pour le Maracanã, à la place de la Vila Autodromo on verra bientôt s’édifier le Centre des médias et d’entraînement olympique, la Vila Harmonia va disparaître au profit de l’élargissement d’une avenue…

Seules des favelas qui bénéficient d’une association d’habitants puissantes ont des chances de se maintenir.

Dans le cas de la favela Vila Autodromo, située á Barra da Tijuca, le spectre de l’expulsion elle connait déjà. Lors de la préparation des Jeux Panaméricains de 2007, elle était déjà menacée d’extinction par un projet qui avait finalement avorté. Aujourd’hui, pour rendre sa démolition possible, par décision de la chambre des députés la favela n’est plus considérée comme une « Zone de Spécial Intérêt Social » et ne peut donc plus faire l’objet de travaux d’urbanisation ou d’efforts de régularisation foncière. L’activisme associatif des habitants de la favela, porté par le président de l’association des habitants[1], a contraint la Préfecture de Rio de Janeiro à entamé des négociations. Le projet est aujourd’hui suspendu pour vice de procédure, car il a été élaboré sans consultation préalable des habitants concernés. Les habitants s’opposent fermement à tout projet de relogement.

Les favelas, qui ne bénéficient pas d’une union forte, échappent difficilement au tractopelle, comme la Vila Harmonia, la favela Metro ou encore Restinga qui ont été évacuées par la force. La décision unilatérale des pouvoirs publics et les moyens utilisés rappellent l’époque dictatoriale pendant laquelle la junte militaire a mené une politique d’éradication des favelas des zones nobles de la ville de Rio (article à venir bientôt en ligne sur le blog).

Le récit de la destruction d’une favela de Guaratiba a été relaté sur le site http://favela.info. Il nous renseigne sur les moyens de pression utilisés par les pouvoirs publics, l’autoritarisme des décisions et la rapidité des démolitions afin d’éviter tout recours des habitants.

Un projet d’élargissement de l’avenue des Amériques prévoit la démolition d’environ 200 habitations de la favela. Lors d’une réunion d’information organisée par la préfecture de Rio, les habitants ont été conduits à Cosmos, à 5 kilomètres de chez-eux pour visiter les logements  de 35 m² proposés. Dans un discours enflammé, le vice préfet de la zone ouest fit comprendre aux habitants que s’ils n’acceptaient pas les clés de leur logement sur le champ, ils finiraient dans la rue, les démolitions étant prévues pour les jours à venir.

Ils avaient beaucoup de papiers. On ne savait même pas quoi signer. Ils mettaient beaucoup de pression sur nous, disant que les tracteurs viendraient tout démolir. Où est ce que j’irai vivre ? Sous un Pont ?

Denilsa[2]

Un vent de panique souffla sur les habitants, 190 personnes, sur les 200 présentes,  acceptèrent de signer les papiers sur le champ et durent déménager deux jours plus tard. Lors des déménagements, les tractopelles étaient déjà là pour démolir les habitations sitôt vidées.

Des pressions psychologiques sont exercées sur les personnes ayant osé résister : toutes les maisons environnantes sont détruites ainsi que les réseaux d’eau, d’assainissement et d’électricité, de plus, ils reçoivent quotidiennement la visite d’agents de la préfecture les sommant de quitter leur habitation.

Tous les jours des travailleurs venaient au pas de ma porte avec un tracteur… Ils ont détruit les maisons qui se trouvaient de chaque côté de la mienne… ils ont fait un circuit autour de ma maison avec le tracteur. Le tractopelle avec son bras métallique allait de bas en haut à la porte de ma maison.

(…)

Lorsque le gouvernement municipal vient, ce n’est jamais une seule personne mais une multitude de personnes qui tente de t’intimider. Le sous-préfet régional a dit qu’il viendrait avec la troupe du « Choc de l’Ordre » pour vider ma maison et tout casser. J’ai écouté cela trois ou quatre fois ; il est venu personnellement dans ma maison pour me menacer.

(…)

Je ne pouvais pas aller travailler. Je courrais le risque de rentrer à la maison et trouver ma maison détruite. Ma femme allait travailler, ma fille allait à l’école et je restais pour surveiller ma maison… La peur était si grande que l’on ne pouvait rien laisser sans surveillance.

Fernando da Silva Matos

Avec le soutien du Bureau de la Défense Publique, 10 familles ont ainsi résisté au déménagement dans les appartements de Cosmos, contre une indemnité financière leur permettant d’acheter une autre maison dans la partie de la favela non concernée par le projet d’élargissement de la voirie.

Leurs efforts n’ont pas été vains car ils ont finalement obtenu des indemnités, allant de 35 000 à 70 000 réais, qu’ils ont acceptées, bien qu’elles soient largement inferieures à la valeur de leurs biens immobiliers. Ces compensations ont servi aux habitants à la construction d’une nouvelle maison dans les environs.

Les animaux étant interdits dans les nouveaux immeubles, les habitants ont dû abandonner des dizaines d’animaux de compagnie dans la favela. Fernando a désormais huit chiens et quatre chats.

Les habitants ayant accepté de vivre dans les nouveaux appartements ont rencontré des difficultés pour scolariser leurs enfants et s’accommodent mal de la vie en immeuble collectif. De plus, la région dans laquelle ils résident est soumise au contrôle d’une milice qu’ils doivent payer tous les mois.

Le Plan Directeur n’exclut pas le relogement des familles déplacées loin de leur lieu d’origine. C’est ainsi que les habitants de la favela du Sambodromo[3], située dans le centre de Rio, se sont vus proposer des nouveaux logements dans le quartier de Campo Grande, éloigné de 45 kilomètres du centre ville.

Ce qu’ils sont en train de faire ce sont des crimes. Des crimes oui. Ils font des travaux, et encore des travaux pour que les gens de l’extérieur viennent. (…) Mais ils se préoccupent très peu des classes populaires. Ils sont en train de réaliser l’urbanisation de la ville dont nous sommes les déchets, déchets qu’ils jettent sous le tapis pour que personne ne voit. Nous n’avons pas les conditions de vivre dans le centre de la ville. Aucun projet ne nous permet de vivre dans le centre de la ville. Les pauvres ne peuvent qu’aller vivre loin. C’est exclure le pauvre de la société.

Habitante de la favela du Sambodromo[4]

En effet, cette politique de destruction ne prévoit pas la construction de logements sociaux dans les zones centrales de la ville. Les pouvoirs publics participent ainsi activement á l’accentuation du phénomène de ségrégation sociale du territoire carioca.

[1]  Le président de l’association d’habitants de la Vila Autodromo a été expulsé de sa baraque de la favela Praia do Pinto,  dans les années 60, déplacé á la Citée de Dieu il a dû de nouveau quitter les lieux suite à la construction de la route Linha Amarela.

[2] « Despejos forçados em Guaratiba » sur le Blog FavelaInfo: http://favela.info/?p=1875

[3] La favela du Sambodromo est menacée d’extinction en raison des travaux d’agrandissement du Sambodrôme, avenue bordée de gradins, construite par O. Niemeyer, elle accueille le défilé des Ecoles de Samba lors du carnaval. Le Sambodrôme accueillera également des épreuves olympiques en 2016.

[4] Reportage réalisé par le Journal A Nova Democracia. Vidéo en ligne sur youtube: http://www.youtube.com/watch?v=cS2wM530s2g&feature=player_embedded*

La crise du logement à Rio de Janeiro: « Atras da Porta » un documentaire de Vladimir Seixas


La crise du logement est un problème récurent à Rio de Janeiro et ce depuis plus d’un siècle. Les ingérences des pouvoirs publics (la Préfecture de RJ, l’État de RJ et l’Etat central) ont conduit à une situation désastreuse aujourd’hui. La favela est une des manifestations de cette crise.

Ce documentaire traite d’une autre conséquence de cet abandon des pouvoirs publics: l’occupation d’immeubles abandonnés du centre ville par des familles sans abris. Longtemps délaissé par les acteurs économiques et institutionnels, le centre ville de Rio de Janeiro est redevenu attractif ces 5 dernières années. Les pouvoirs publics essaient alors de reprendre le contrôle d’un ensemble d’immeubles occupés illégalement.

Ce documentaire est un témoignage de différentes expulsions qui ont eu lieu ces dernières années. Elle se font dans une totale improvisation sans notification préalable aux habitants. Le déménagement des habitants est effectué par… des éboueurs et leur camions de déchets ce qui suscite la colère des habitants. Une image symbolique révélatrice du degré de préoccupation des pouvoirs publics à l’égard des couches les plus pauvres de la société.

VLADIMR SEIXAS
Direção, Montagem, Fotografia e Som Direto, Roteiro, Finalização e Produção.

CHAPOLIM
Assistência de direção, Fotografia e Som Direto.

Longa-metragem
92 min | Cor | NTSC | HD | 2010

vladimirps@gmail.com
http://www.gumefilmes.blogspot.com
http://www.filmeatrasdaporta.blogspot.com

La vie sur la colline


Vivre sur la colline c’est pouvoir profiter des plus belles vues de Rio de Janeiro, motif de fierté pour les habitants de Cantagalo. Plus on prend de la hauteur, plus la vue est magnifique. Ce sont ainsi les habitants de la partie haute de la colline de Cantagalo et du Pavão qui ont une vue panoramique sur la baie de Guanabara. Ce sont ces mêmes habitants qui ont le plus de marches à gravir  et de chemins à monter pour arriver à leur domicile !

C’est aussi jouir de la fraîcheur des vents marins pendant les étés tropicaux très chauds et humides aux températures pouvant dépasser les 40 degrés. Ces courants d’air sont appréciés sauf en hiver où, à l’inverse, ils sont redoutés.

Vivre sur la colline c’est également avoir la possibilité de cultiver un petit jardin.

Avec l’accroissement démographique de la favela, ils sont de plus en plus rares, néanmoins certaines familles ont conservé un arpent de terre pour y faire pousser des arbres fruitiers : manguiers, avocatiers, bananiers… La végétation sur le morro a cependant un défaut, celui d’attirer les moustiques. Depuis 1986, Rio est touché par des cas d’épidémies de dengue[1].

La dengue est une infection virale qui entraine classiquement fièvre, mal de tête, douleurs musculaires et articulaires, fatigue, nausées, vomissements et éruption cutanée. (…) Il existe des formes hémorragiques ou avec syndrome de choc, rares et sévères, pouvant entraîner la mort.[2]

Wikipedia

Ainsi, habiter la colline c’est s’exposer à un risque plus élevé de contamination par la dengue.

Suite au déboisement, à l’extrême densification du sol, l’absence de travaux de soutènement et à la précarité des fondations des habitations, les populations sont menacées par des glissements de terrains. Les cas d’éboulement sont très fréquents à Rio, ils surviennent au moment des fortes pluies estivales.  Pour Alzira Barros, le président de l’association des habitants de Pavão-Pavãozinho, les inondations de 1984 ont causé la pire tragédie de l’histoire de la favela.

Ce furent deux vagues d’éboulement successives. Je me souviens des personnes désespérées demandant des draps et serviettes pour recouvrir les victimes. Lorsque que nous aidions les victimes du premier éboulement, j’ai vu le second éboulement[3].

Alzira Barros

A cette époque le réservoir d’eau situé sur les hauteurs du morro de Cantagalo, à mi chemin entre la favela du Pavão et celle de Pavãozinho, céda et dévala la colline en emportant avec lui toutes les baraques sur son passage. Cet épisode traumatisant a marqué les esprits.

Les pluies d’été sont toujours redoutées par les habitants des morros favelisés.

Rio de Janeiro, une ville au relief accidenté


Cet article et le prochain qui va suivre ont pour objectif de décrire le « décor » dans lequel s’inscrit la favela de Cantagalo. Ce décor, c’est la ville de Rio de Janeiro et ses collines enchanteresses.

La ville de Rio de Janeiro est formée de 3 massifs :

–          Le massif de la Pedra Branca (« Pierre Blanche »), culminant à 1.024 mètres,

–          Le massif de Gericino, pic du Guando (900 mètres,)

–          Le massif de Tijuca, pic de Tijuca (1.022 mètres).

Rio doit sa renommée à ce relief légendaire, les collines les plus célèbres étant celle du Pain de Sucre et du Corcovado. Le paysage de la baie de Guanabara en a émerveillé plus d’un, sans pour autant faire l’unanimité.

Après cela, je me sens d’autant plus embarrassé pour parler de Rio de Janeiro qui me rebute, en dépit de sa beauté tant de fois célébrée. Comment dirai-je ? Il me semble que le paysage de Rio n’est pas à l’échelle de ses propres dimensions. Le Pain de Sucre, le Corcovado, tous ces points si vantés paraissent au voyageur qui pénètre la baie comme des chicots perdus aux quatre coins d’une bouche édentée.[1]

Claude Lévi-Strauss

Ce terrain accidenté constitue un véritable casse tête pour les urbanistes et architectes. Les différents massifs s’imposent comme des barrières naturelles difficilement franchissables et alimentent la segmentation de la ville carioca

En plus de ces grands massifs, le territoire carioca est parsemé de collines, connues au Brésil sous le nom de morros. La colline qui abrite la favela de Cantagalo fait partie d’une chaine de 8 morros qui s’étend d’ouest en est,  du quartier d’Ipanama au quartier de Leme. Le morro de Cantagalo était autrefois lié à celui de Cabritos. En 1969, le Corte de Cantagalo (Coupure de Cantagalo) permit la construction d’une route reliant Copacabana à Lagoa.

La favela de Cantagalo couvre la colline du Pavão ainsi qu’une partie de la colline de Cantagalo tandis que ses voisines, les favelas de Pavãozinho et Pavão n’occupent que la colline de Cantagalo. Il est intéressant de constater que le nom de ces différentes favelas ne correspond pas à celui des   morros sur lesquels elles sont perchées, créant ainsi une certaine confusion dans les esprits.

Cette confusion va encore plus loin car le terme de morro fait maintenant parti de l’appellation officielle de ces bidonvilles, le terme de favela étant sans doute jugé trop péjoratif. Ainsi, la favela de Cantagalo a pour nom officiel « Morro de Cantagalo » alors qu’elle est localisée principalement sur le morro de Pavão et la favela de Pavão-Pavãozinho a pour nom officiel « Morro do Pavão-Pavãozinho » alors qu’elle est localisée sur le morro de Cantagalo.


[1] Claude Lévi-Strauss. Tristes Tropiques. 1955. Editions Plon. Paris.

Cantagalo dans les années 80: un territoire enclavé


La favela de Cantagalo est certes trés visible, du fait qu’elle soit située sur une colline, mais elle n’en est pas pour autant facile d’accès. Les programme d’urbanisation des favelas développés pas les pouvoirs publics à partir des années 80, vont tenter de désenclaver ces territoires en créant de nouvelles entrées. Nous allons décrire ici la situation urbaine de Cantagalao dans Rio à la veille des interventions des pouvoirs publics.

La principale rue, qui dessert la colline est la rue Saint Roman qui n’est accessible que depuis la rue Sa Ferreira à Copacabana et la rue Antonio Parreiras à Ipanema.  Cette rue et son espace environnant jouent un rôle de transition entre la réalité de la ville formelle et celle de la favela. On y trouve de nombreux commerces populaires et vendeurs ambulants ainsi qu’une certaine agitation proche de celle de la favela.

Initialement, la rue Saint Roman était habitée par de riches familles qui y occupaient de grandes maisons bourgeoises.  Avec le développement des favelas de Cantagalo, Pavão et Pavãozinho ces maisons ont perdu peu à peu de leur valeur immobilière et l’espace s’est très rapidement dégradé.

Je suis sortie de là en 2001. La montée par Copacabana était impraticable et celle par Ipanema commençait déjà à devenir dangereuse. Il manquait beaucoup de lumière en raison des nombreux réseaux clandestins et aussi des tirs des trafiquants sur les transformateurs de la rue afin de pouvoir échapper aux policiers dans l’obscurité. Je ne sais pas comment cela a pu devenir aujourd’hui…[1]Fernanda Fonseca

Ce message laissé par une internaute, à la suite de la publication d’une photo d’anciens habitants de la rue Saint Roman, témoigne de ce phénomène de dégradation que peuvent avoir les favelas sur leur environnement urbain.

De nombreuses maisons ont été ainsi cédées par leurs propriétaires à différentes œuvres caritatives, afin de bénéficier d’avantages fiscaux, avance un autre internaute.

Dans les années 80, la favela de Cantagalo n’est accessible qu’à pied. Son entrée la plus ancienne est située au 200 rue Saint Roman, dans le quartier de Copacabana. C’est d’ailleurs l’adresse officielle de chaque habitation sur la colline encore aujourd’hui. La favela est également accessible depuis Ipanema au niveau de la rue Barão da Torre et de la rue Alberto Compas. Les passages depuis Ipanema sont les plus éprouvants en raison des nombreuses marches qu’il faut monter. Quelque soit le chemin emprunté, la subida do morro (montée de la colline) est toujours une épreuve physique en soit. 


Cantagalo au cœur des quartiers les plus valorisés de la zone sud de Rio de Janeiro


Au cœur de la zone sud de Rio de Janeiro, la favela de Cantagalo se situe entre les quartiers huppés d’Ipanema et de Copacabana. Le contraste entre la favela et les quartiers chics de la zone sud se présente ici de façon violente et malsaine. Le phénomène de « Proximité spatiale et distance sociale » décrit par Chamboredon et Lemaire[1] est ici poussé à l’extrême.

Cette photo de la rue Raul Pompeia à Copacabana illustre bien ce phénomène : des immeubles collectifs de standing côtoient les bicoques entassées à flanc de colline de la favela du Pavão, voisine de Cantagalo. 

Pour les habitants de Cantagalo, habiter la zone sud, c’est jouir de nombreux de ses avantages comme :

  • la proximité des régions dynamiques de la ville et de leurs possibilités d’emploi
  • le service de transport en commun plus développé que dans la périphérie
  • une abondance de commerces et services
  • la proximité de l’océan,  avec la plage de Copacabana et d’Ipanema et de la lagune
Les habitants de Cantagalo peuvent ainsi profiter d’un cadre de vie de qualité qui n’a rien à envier aux faubourgs moroses de la ville de Rio de Janeiro.

Les quartiers de Copacabana et d’Ipanema sont des quartiers essentiellement résidentiels et commerçants. L’offre commerciale est plus développée et diversifiée dans le quartier de Copacabana (commerces de proximité, galeries commerciales, grandes surfaces), où elle s’adresse également aux classes populaires, à l’inverse d’Ipanema, qui vise essentiellement un public aisé.

Les plages  et la lagune sont, pour les habitants de Cantagalo, des lieux de détente, mais surtout des lieux de travail. Ils y exercent les professions de vendeur ambulant de boissons fraiches, snacks, noix de cajou, maillots de bain, pastèques ou de loueurs de parasols et chaises de plage, au service des cariocas et des touristes venus se prélasser sur la plage.

Cette photo représente trois figures emblématiques du vendeur ambulant sur les plages cariocas :

  • le vendeur de « Mate e Limão » (Maté : thé glacé à base de maté ; limonade) et ses deux réservoirs métalliques
  • le vendeur de biscuits Globo
  • le vendeur de boissons fraîches avec sa glacière de polystyrène et un sac plastique pour récupérer les cannettes usagères

La proximité des zones centrales de Rio permet aux habitants de Cantagalo de réduire leurs frais de transport. Néanmoins, l’offre commerciale destinée aux classes populaires y est plus réduite. Les habitants ont ainsi moins de choix dans les achats de tous les jours.


[1] Chamboredon Jean-Claude, Lemaire Madeleine. « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement ». In: Revue française de sociologie. 1970, 11-1. pp. 3-33.

How to integrate the favelas of Rio de Janeiro in the formal city? Authorities’responses and their consequences on the life conditions of its habitants – Case study: favela of Cantagalo


HOW TO INTEGRATE THE FAVELAS OF RIO DE JANEIRO IN THE FORMAL CITY?
AUTHORITIES’RESPONSES AND THEIR CONSEQUENCES ON THE LIFE CONDITIONS OF ITS HABITANTS
CASE STUDY: THE FAVELA OF CANTAGALO
Author
Soumia El Ghazouani
Advisors
Guy Chemla and Mauro Kleiman

The urban landscape of the city of Rio de Janeiro is a reflection of a Brazilian society deeply unequal in a social and spatial point of view. A century of lack of governmental concern led to the multiplication and consolidation of the favelas in the carioca city. Given to the failure of the favela’s policy of eradication and the relocation of its habitants in isolated and poor quality collective buildings during the military dictatorship, the authorities are working on favela´s urbanization and legalization. Since the 80’s, various programs have emerged as well: PROFACE and « Every family a lot » (1982-1987), « Favela Neighborhood » (1994-2010), the « Program of Accelerated Growth » (since 2007), the « Program of Pacification « (since 2009), and «Living Carioca» (since 2010), according to different administrative levels: the municipality, the federal state and the nation. These efforts have been intensified due to the holding of the Football World Cup  (2014) and  Olympic Games (2016)  in Rio de Janeiro. Through an empirical investigation in the favela of Cantagalo, we observed that these actions improved living conditions of people in the favela, but because of a lack of ambition of authorities and insufficient means, the favela is still not fully integrated in the formal city. The pacification, led by the state of Rio, had the most impact on the favela: it is the source of major advances of the formal sphere, an economic boom and a real estate speculation. These phenomena are accentuated in the favelas located in rich neighborhoods like Cantagalo. Public policies gave birth to « Favelas Chic » in the noble area of Rio de Janeiro, « Favelas Popular Neighborhoods » and “Precarious Neighborhoods with Collective Buildings” in the suburb.

Key words: favela, informal settlement, urbanization of informal settlements, land regularization, pacification, slums, Rio de Janeiro, Favela Bairro, Morar Carioca, PAC, Cantagalo.

Paris
Octobre 2011